Importer et transcrire des vidéos

Les chercheurs qualitativistes ont longtemps considéré les données textuelles (retranscriptions d’entretiens, notes d’observation, données de seconde main) comme le seul type de matériau à pouvoir être analysé. Le problème, c’est que les retranscriptions d’entretien accordent une attention exclusive aux éléments non verbaux de communication. Travailler sur la base de vidéos, qui associent ce qui est dit, le contexte spatial, les actes, etc. peut se révéler plus riche et amener à proposer de nouvelles connaissances.

Comme le remarque Curtis LeBaron (2005), professeur à Brigham Young University, la communication verbale des acteurs est difficilement dissociable d’éléments non-verbaux. Lorsqu’ils interagissent, les acteurs font des gestes, se déplacent, utilisent des objets. Ces éléments peuvent difficilement être capturés dans le cadre d’entretiens semi-directifs. Dans le cas d’entretiens collectifs ou d’observations, beaucoup d’éléments non-verbaux peuvent échapper à la sagacité de l’observateur. Les limites des données textuelles ne sont pas le seul élément permettant d’expliquer la popularité grandissante de la videoethnographie :

  • Pour certains de ses partisans, la vidéo constituerait un moyen plus systématique de collecter des données que les notes d’observation, ce qui permettrait au chercheur de se focaliser sur sa relation avec les acteurs. Contre argument : des éléments peuvent échapper à la captation vidéo, en fonction de l’angle de la caméra ou de la qualité de l’enregistrement).
  • L’enregistrement vidéo ne nécessite pas la présence systématique du chercheur sur le terrain qui peut anis démultiplier la collecte des données. Contre argument : le chercheur devra alors passer plus de temps à regarder les vidéos pour s’en imprégner avant d’en commencer l’analyse systématique.
  • La vidéo permettrait de nouer une relation étroite avec les sujets observés et permettrait de collecter des données plus riches. Contre argument : certains acteurs peuvent aussi être gênés par la caméra et ne pas se comporter comme d’habitude.
  • Il est de plus en plus facile de manipuler des vidéos (les caméras numériques sont de moins en moins chères, les logiciels de montage de plus en plus faciles à utiliser, les ordinateurs de plus en plus puissants)… alors pourquoi se priver de cette possibilité ? Contre argument : nous allons voir que l’utilisation de vidéos complexifie grandement la tâche de l’analyste.

Même si la vidéoethnographie (Vesa et Vaara, 2014) et, plus généralement, l’utilisation de données vidéo sont de plus en plus populaires auprès des chercheurs qualitativistes, il ne s’agit pas ici d’affirmer que cette dernière doit être utilisée dans toutes les recherches qualitatives. Au final, tout dépend de la question de recherche. Avec Lionel, nous avons eu l’occasion de conduire un projet de recherche consacré la façon dont des managers interagissaient pour élaborer des décisions stratégiques à l’aide de représentations visuelles lors de leurs réunions de travail (Garreau, Mouricou et Grimand, 2015). Nous avons essentiellement travaillé avec des notes d’observation de Lionel et les retranscriptions des réunions mais avec le recul, l’utilisation de la vidéo nous aurait peut-être permis d’enrichir l’analyse (ou bien… elle nous aurait fait perdre du temps et nous n’aurions jamais terminé notre projet).

Demandez-vous si l’utilisation de vidéo est vraiment nécessaire à votre projet de recherche et si la vidéo vous permet de collecter des données que vous ne pourriez pas collecter autrement. En d’autres termes, évitez de filmer un entretien semi-directif pour le fun. Si votre vidéo ne consiste qu’à filmer un répondant qui parle face caméra, l’apport par rapport à une retranscription classique ne sera que très minime (mais les difficultés techniques et méthodologiques seront, quant à elles, bien supérieures).

Pour importer et transcrire des vidéos, vous devez avoir créé un projet, avoir des fichiers vidéos à importer et savoir importer des données texte.

Tutoriel vidéo

NVivo et les vidéos

NVivo vous permet d’importer, de séquencer, de retranscrire et de coder des vidéos. En revanche, le logiciel ne retranscrira pas les vidéos automatiquement et ne vous permettra pas de coder des zones spécifiques de l’image (pour mettre en évidence certains mouvement ou certaines expressions faciales par exemple).

Le séquençage et la retranscription constituent des préalables quasi-incontournables tant il est fastidieux de naviguer continuellement dans une vidéo pour pouvoir l’analyser. En effet, les vidéos (mais le problème est exactement le même pour les fichiers audio) ne peuvent se lire que de façon linéaire. Il est en outre impossible d’avoir une vue d’ensemble du matériau pour appréhender des patterns. Il va donc falloir éditer un script pouvant contenir des éléments de description, des éléments verbaux et des éléments non verbaux pour pouvoir préparer l’analyse.

VideoDanone

Un script apparait à côté de la fenêtre de lecture de votre média.

Dans l’image qui précède, j’ai importé une vidéo et je l’ai retranscrite (les personnes qui ont déjà assisté à une de mes formations NVivo reconnaitront probablement cet exemple). La Transcription (Transcript) s’affiche sur la droite de la fenêtre de lecture de la vidéo. Cette transcription est synchronisée avec la vidéo. Chaque rangée correspond à une séquence que j’ai moi-même identifié dans la vidéo (voir ci-arpès pour la partie technique). Elle est constituée d’un numéro d’identification (colonne 1), du timing de début et de fin de la séquence (colonne 2) et d’un descriptif de la séquence (colonne 3). Dès lors, il est possible d’avoir un aperçu du contenu de la vidéo sans forcément avoir besoin d’en faire la lecture mais aussi d’accéder à une séquence particulière pour la visionner. Bien entendu, il est également possible de naviguer dans la vidéo à l’aide de la timeline qui surplombe la fenêtre de lecture et le script ou des outils figurant dans le ruban de navigation. Un nouvel onglet, intitulé Outils de média (Média Tools), est apparu à cet effet.

Importer une vidéo

La première étape consiste à importer des vidéos dans votre projet NVivo. Comme toujours, ces sources figureront dans le dossier Éléments internes (Internals). Le début de la procédure est le même que pour les données textuelles : vous pouvez soit importer une vidéo par le biais de l’onglet Données externes (Data), soit par le biais du menu contextuel du dossier Éléments internes (Internes).

Un bouton "video" figure dans l'onglet data du ruban de navigation.

Un bouton « Vidéos » figure dans l’onglet data du ruban de navigation.

NVivo supporte les formats suivants : mpg, mpeg, mpe, mp4, avi, wmv, mov, qt, 3gp, mts, m2ts. Les formats mov et qt ne sont pris en charge que par les versions 32 bits du logiciel.

Une fois que vous avez sélectionné le fichier à importer et que vous avez cliqué sur OK, la boite de dialogue Vidéo Propriétés (Vidéo Properties) va apparaitre. Au-delà des éléments que vous connaissez déjà (le nom de la source et la description), vous pouvez remarquer la présence d’un onglet Vidéo (Video). Ce dernier vous offre la possibilité d’héberger votre vidéo à l’intérieur projet NVivo (Intégré au projet, Embedded in project) ou de travailler directement depuis le fichier source qui figure sur le disque dur de votre ordinateur (Emplacement du fichier – non intégré, Not embedded – file location).

Vous pouvez choisir d'héberger votre vidéo à l'intérieur de votre projet NVivo ou travailler à partir du fichier original qui figure sur votre disque dur.

Vous pouvez choisir d’héberger votre vidéo à l’intérieur de votre projet NVivo ou travailler à partir du fichier original qui figure sur votre disque dur.

Chacune de ces alternatives présente des avantages et des inconvénients. L’intégration augmentera significativement la taille de votre projet NVivo mais vous n’aurez plus à vous soucier du fichier original. Vous pourrez ainsi copier votre fichier .nvp sur une clé USB, le partager avec vos collègues sans avoir à lui adjoindre votre fichier vidéo. A l’inverse, en travaillant directement avec le fichier vidéo original, vous réduirez la taille de votre projet NVivo et les performances du logiciel s’en trouveront améliorées.

Si vous travaillez avec des éléments vidéo externes et que vous transmettez votre projet via un support matériel (clé USB par exemple) votre collègue devra coller la vidéo au même emplacement que vous l’aviez inséré, ce qui peut s’avérer fastidieux si vos arborescences de disque dur ne sont à ‘origine pas identiques.

Qu’elle soit intégrée au projet ou non, votre vidéo apparaitra dans le dossier Éléments internes (internals). En double-cliquant sur votre vidéo, vous verrez apparaitre le ruban Outils de média (Média Tools) dans lequel vous retrouverez les fonctionnalités habituelles pour manipuler des vidéos (lecture, pause, stop, avance rapide, etc.)

Il n’est pas possible d’intégrer des fichiers audio ou vidéo dont la taille dépasse 40MB (cette limite est portée à 100MB pour les projets NVivo Server).

Retranscrire une vidéo

L’étape la plus pénible commence maintenant. Il s’agit de la retranscription. En fonction de vos besoins, vous pourrez avoir besoin de la retranscription intégrale des propos des répondants, des éléments de communication non verbale ou vous contentez d’une description plus sommaire visant à simplement indexer la vidéo.

Pour commencer la retranscription, il faut au préalable activer le mode édition. La solution la plus simple consiste à cliquer sur le bandeau « click to edit » qui figure juste au dessus de la timeline (spectre sonore).

Activez le mode de lecture transcrire dont l’icône figure dans le groupe Lecture (Playback) de l’onglet Outils de médias (Media Tools).

Activez la fonction "Transcrire" pour pouvoir commencer la retranscription.

Activez le mode de lecture « Transcrire » pour pouvoir commencer la retranscription.

Je vous conseille également de diminuer la vitesse de lecture (les voix seront un peu déformées mais la retranscription sera beaucoup plus simple).

  • En cliquant une première fois sur le bouton Lecture/Pause (Play/Pause) vous pourrez commencer à retranscrire le contenu de votre vidéo.
  • Une ligne apparait alors dans votre transcription. Elle correspond à la séquence que vous êtes en train de retranscrire.
  • Le texte que vous saisissez apparait dans la colonne Contenu (Content) de la feuille de transcription située à côté de la fenêtre dans laquelle apparait votre vidéo.
  • En cliquant sur deuxième fois sur ce bouton (qui se présente maintenant sur la forme d’une icône Pause), vous pourrez interrompre la lecture du média pour continuer tranquillement votre retranscription.
  • Si vous souhaitez clore la séquence, cliquez sur le bouton Stop.
  • Pour pourrez alors passer à la séquence suivante en cliquant à nouveau sur le bouton Lecture/Pause (Play/Pause).

Il est important de savoir que chaque séquence constituera une unité de codage. Vous devez donc penser dès l’étape de retranscription à l’influence du séquençage sur votre codage. En fonction d’une séquençage par séquences ligues ou courtes, vous pourrez coder plus ou moins finement vos vidéos. Dans le doute, un séquençage par séquences courtes peut sembler à privilégier. Toutefois, cela allonge le nombre de séquences et alourdira a posteriori le travail de codage.

Une autre approche possible consiste à séquencer au préalable l’intégralité du document en naviguant dans la timeline et en utilisant les boutons Démarrer la sélection (Start selection) et Terminer la sélection (Finish selection) pour séquencer dans un premier temps puis compléter ensuite les cellules de contenu correspondant à chacune des séquences.

La retranscription des vidéos est particulièrement chronophage. Même en maitrisant le logiciel et ses raccourcis claviers, il me faut environ 1 heure pour retranscrire 5 minutes de vidéo.

Travaillez en priorité avec des vidéos courtes (5 minutes). Si vous faites une vidéoethnographie, n’importez pas l’ensemble de votre film mais uniquement les séquences dont vous avez besoin (celles qui correspondent à des vignettes intéressantes par exemple). L’utilisation d’un logiciel de montage pour éditer vos vidéos avant leur importation dans NVivo pourra vous faire gagner un temps précieux.

importtranscriptSi vous souhaitez utiliser un logiciel de traitement de texte pour réaliser la retranscription, le format demandé par Nvivo est tellement spécifique que je  vous conseille au préalable d’exporter la transcription (même très partielle) d’une vidéo déjà retranscrite à l’aide de NVivo afin de générer un modèle que vous pourrez suivre pour la suite de la retranscription. Pour y parvenir, faites un clic droit sur la feuille de transcription et en choisissant Exporter une vidéo / une transcription (Export Video/Transcript). Vous pouvez également cliquer sur l’icône Exporter (Export) qui figure dans l’onglet Données externes (Data). Vous aurez alors la possibilité d’éditer le fichier Word correspondant à votre transcription qui pourra servir de modèle pour des retranscriptions ultérieures. Comme vous le verrez, la syntaxe du fichier est très spécifique (en particulier au niveau des durées). L’utilisation de l’export comme génération du modèle évite de devoir faire des ajustements a posteriori. Vous pourrez, lorsque la retranscription sera terminée, importer votre fichier Word dans NVivo par l’intermédiaire du bouton Rangées de transcription (Transcript Rows) qui figure dans le ruban de navigation (onglet Outils de média).

Si vous souhaitez externaliser le processus, NVivo propose un service payant qui vous permet de commander des retranscriptions à partir de l’interface du logiciel. Le service est accessible par le biais de l’onglet Données externes (Data) ou du menu contextuel (clic droit sur la vidéo à partir du dossier éléments internes).

Ajouter des champs à la feuille de transcription

Vous maitrisez les bases mais pour tirer pleinement partie des fonctionnalités offertes par l’analyse de vidéos, je vous conseille d’organiser votre feuille de transcription de façon à faire apparaitre des colonnes différentes pour la description des séquences, le nom des locuteurs, les éléments de communication verbale, les éléments de communication non verbale.

ProjectpropertiesPour ajouter des champs à la feuille, il faut vous rendre dans les propriétés du projet. Ces dernières sont accessibles par le biais du menu Fichier (File) qui constitue le premier onglet du ruban de navigation.

En cliquant sur Propriétés du projet (Project Properties), vous ferez apparaitre une boite de dialogue qui contient de nombreux onglets (disons que sur ce point, l’interface de NVivo est encore perfectible).

L’onglet qui nous intéresse s’intitule Audio/Vidéo. Il comprend notamment une section Personnalisation des champs de transcription (Custom Transcript Fields) qui va nous permettre d’ajouter des colonnes aux feuilles de transcription.

  • Sélectionnez l’onglet Vidéo.
  • Cliquez sur le bouton Nouveau (New) pour ajouter un ou plusieurs champ(s).
  • Cliquez sur OK pour retourner au projet.
  • Vos champs personnalisés apparaissent désormais comme des colonnes dans les feuilles de transcription de vos vidéos.
Vous pouvez ajouter des champs personnalisés à vos feuilles de transcription.

Vous pouvez ajouter des champs personnalisés à vos feuilles de transcription.

Références

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5 commentaires… add one
  • Jean-Yves OTTMANN Oct 22, 2015

    L’ergonomie et la clinique de l’activité (psychodynamique du travail) utilisent (depuis un certain temps ?) la vidéo dans le cadre de méthode « d’auto-confrontation croisée ». Cette méthode existait déjà, et la vidéo la modernise et en démultiplie les possibilités.

    Un article de méthodologie qui parle de ça (je l’ai seulement survolé) : https://pistes.revues.org/3833

  • Guillaume Carton Oct 22, 2015

    Une autre référence pour appuyer la pertinence de la vidéo en méthodologies qualitatives dans le domaine de la stratégie :
    Gylfe, P., Franck, H., LeBaron, C., & Mantere, S. (2015). Video methods in strategy research: Focusing on embodied cognition. Strategic Management Journal.
    http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/smj.2456/abstract

  • Philippe Oct 23, 2015

    Merci à vous deux pour les feed-backs 🙂 je vais essayer d’intégrer ça dans le billet (à venir) sur le codage des vidéos. Je ne suis pas du tout familier de l’auto-confrontation croisée. Je ne sais pas trop s’ils analysent les vidéos… d’emblée j’aurais plutôt tendance à penser qu’ils placent un sujet face à une vidéo dans laquelle il figure, qu’ils collectent les réactions et ensuite, que c’est sur ce matériau qu’ils font l’analyse.

    S’agissant de l’approche « SAP » (Mantere, LeBaron, et leurs amis), là encore, je ne suis pas sûr que soit totalement transposable dans NVivo. Dans mon souvenir, Curtis montait ses vidéos sous Adobe Premiere pour faire une analyse filmique (il faisait des flashbacks, mettait en évidence des mouvements particuliers, ralentissait à certains moments). J’ai un peu tendance à penser que dans NVivo, on a essayé de faire coller un processus d’analyse à base de codage à des vidéos et que ça nous fait un peu entrer dans un freestyle méthodologique.

  • Jean-Yves OTTMANN Oct 29, 2015

    Philippe,

    Oui, dans un premier temps. La vidéo sert au départ de support à la « confrontation ». Mais comme les sujets parlent d’une image, enregistrer et retranscrire l’entretien n’est pas pratique pour l’analyse, voir conduit à des choses peu compréhensibles a posteriori. Donc la donnée finale est bien (attention) la vidéo de la discussion des sujets, mais montrant simultanément l’écran ou la projection de la première vidéo (ouf).

    Cette vidéo montre l’idée (c’est une auto confrontation tout court, pas croisée, mais c’est le même principe), même si on ne voit pas trop la vidéo originale : http://www.dailymotion.com/video/x18l16_auto-confrontation-extrait_school . Avec un vidéo projecteur on peut faire nettement mieux.

    • Philippe Oct 29, 2015

      Je comprends mieux :))))

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