Codage des relations

Dans les démarches qualitatives qui visent à générer des théories (par exemple dans l’étude de cas comparée inductive (Eisenhardt, 1989), en théorisation enracinée (Glaser et Strauss 1967) et plus généralement dans toute méthode de modélisation inductive) il est nécessaire de spécifier les liens que le chercheur établit entre des concepts. En effet, si la théorie se définit comme « L’établissement de relations entre concepts dans un ensemble composé d’assomptions et de contraintes […] Le but d’un énoncé théorique est double: organiser (avec parcimonie) et communiquer (clairement) » le chercheur ne pourra pas se limiter à identifier les concepts mais devra spécifier les relations entre les concepts. Ainsi, de la même manière qu’il est nécessaire de coder selon des catégories conceptuelles, il est nécessaire de coder les relations. Ce post vous explique pourquoi et comment faire cela grâce à l’outil noeud-relation d’NVivo.

Pourquoi spécifier les relations entre concepts?

Les recherches quantitatives postulent la plupart du temps que les relations entre les concepts sont de nature causale. Toutefois, les études qualitatives permettent de spécifier plus précisément la nature des relations entre deux concepts. Prenons un simple exemple: dans l’article de Monin et al. (2013) traitant du sentiment de justice dans l’intégration post fusion, le modèle présenté avance 5 relations différentes pour expliciter les liens entre les catégories conceptuelles: relation dialectique, relation dialogique, « déclenche », « conduit à »  et « rétroaction ».

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Le modèle de Monin et al. (1993) présente 5 types de relations

Ainsi, lorsqu’on analyse la relation entre deux concepts A et B la nature de la relation entre ces deux concepts peut être très variée. La relation peut s’exprimer sous la forme:

  • A cause B
  • A facilite B
  • A déclenche B
  • A bloque B
  • A empêche B
  • A accompagne B

De plus, il peut y avoir des cas où A facilite B dans telles conditions et où A empêche B dans d’autres conditions. Par exemple, si on cherche à identifier les relation entre A= « argent » et B = « beauté », alors on peut recueillir ces différents verbatims:

Baptiste : « En fait, moi c’est assez simple mon histoire. Y’a un gars un jour qui m’a accosté dans la rue et qui m’a demandé si je voulais faire du mannequinat. Au début j’ai trouvé ça bizarre… Mais bon, j’ai dit oui, je suis rentré dans une agence et peu de temps après les premiers contrats ont commencé à tomber. Le plus important ça a été pour La Redoute. Et ensuite, ben j’ai toujours gardé ça pour arrondir mes fins de mois! »

On pourra alors interpréter la relation sous le forme: ‘beauté’ entraine ‘argent’, tout en spécifiant le variables de contexte dans lesquelles cette relation apparait.

Dans le verbatim suivant:

Jean-Yves : « En fait dans mon job, le physique est vachement important. Les clients ils veulent un gars parfait en face d’eux. Alors bon, comme j’avais mis un peu d’argent de côté au cours des dernières années, je me suis dit qu’il fallait que je passe le cap, pour ma vie professionnelle avant tout. J’ai mis 25.000 € dedans et je me suis fait refaire le nez et les oreilles. »

On pourra interpréter la relation sous le forme: ‘argent’ entraine ‘beauté’. Ici c’est donc le sens de la relation qui change par rapport au verbatim précédent. On voit aussi que les éléments de contexte sont différents de ceux du premier verbatim. Le troisième verbatim ci-dessous peut être interprété sous une relation dont la nature est différent: ‘argent’ empêche ‘beauté’.

Cindy : « Non mais moi tu vois, un gars comme Dominique, franchement j’accroche pas. C’est pas qu’il est pas beau, hein, tu vois, quoi, mais bon avec tout son pognon qu’il a, et qu’il arrose constamment, moi franchement je trouve que ça gâche tout, quoi. Tu vois? Du coup, ben je le trouve pas beau. Je sais pas pourquoi mais les mecs qui ont trop de thunes ben tu vois ça donne pas envie. Tu vois, quoi?« 

Enfin, le dernier verbatim fait apparaître les deux catégories ‘argent’ et ‘beauté’ mais dans une relation encore différente:

Bertrand: « Moi tu vois y’a quelques années j’arrêtais pas de bosser. J’avais un poste à hautes responsabilités, je gagnais bien ma vie et tout, mais bon avec la pression j’arrêtais pas de manger, tout et n’importe quoi. Je me faisais livrer direct au bureau, le midi et même parfois le soir. Et pas le temps de faire du sport. Enfin, plutôt je ne prenais pas le temps de faire du sport. Alors ouais, c’est vrai je gagnais bien ma vie mais en même temps je la gâchais parce que je ne prenais pas soin de moi. Je ne faisais pas assez attention à ma santé. Aujourd’hui, ça a changé. J’ai changé de job, je suis plus relax. C’est sûr, la paie est pas la même mais j’ai du temps pour moi. J’ai perdu 47 kilos, je refais un poids normal. J’ai plus honte de moi. C’est ça le principal.« 

On pourra interpréter la relation sous le forme: ‘argent’ et ‘beauté’ s’opposent de façon indirecte, et ce pour des raisons de contexte de la situation. Bien évidemment, c’est l’interprétation du chercheur sur les données qui va entraîner le fait de modéliser une relations sous une forme ou sous une autre, mais l’adhérence (ou fit) de la relation avec les données est primordiale pour juger de la pertinence de la théorisation proposée (Glaser et Strauss, 1967).

Dès lors, il est nécessaire de bien spécifier la nature des relations entre deux concepts A et B lorsque le chercheur vise à développer une théorie. Aussi, il est nécessaire, comme le spécifie Eisenhardt (1989) d’apporter des indications empiriques ou preuves de la relation. En effet, une relation logique supposée n’est pas suffisant pour justifier de la crédibilité de la théorisation proposée (Mbengue et al. 2014).

Comment coder les relations?

La codage des relations se fait en deux temps. Il est d’abord nécessaire de créer des noeuds relation puis il sera possible d’utiliser ces noeuds relation pour coder des segments de données.

Créer les noeuds-relation

Un noeud relation est un outil permettant de relier un segment de données à une relation. Dans un premier temps, il est nécessaire de créer les nœuds-relation. Pour cela, si vous utilisez le bandeau de navigation, cliquez sur Créer (Create) puis Relation (Relationship)

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Création d’un nœud-relation via le bandeau de navigation

Si vous préférez la manipulation par clic droit, allez dans le volet Noeuds (Nodes) et cliquez sur le dossier Relations (Relationships). Dès lors, faites un clic droit dans la vue en liste et cliquer sur Nouvelle Relation (New relationship).

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Création d’un nœud-relation par clic droit dans la vue en liste

Apparaît alors une fête de dialogue qui vous permet de spécifier:

  • le noeud sujet de la relation
  • le type de relation
  • le noeud objet de la relation
  • une couleur (de façon optionnelle)
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Fenêtre de dialogue pour créer un nœud relation

Ainsi, pour créer la relation  ‘argent’ entraîne ‘beauté’, il faut suivre plusieurs étapes:

  1. sur la ligne De (From) cliquez sur Sélectionner (Select). Une nouvelle fenêtre apparaît alors. Allez chercher dans les Noeuds (Nodes) le code ‘Argent’

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    Sélectionner le nœud qui convient dans votre nœud relation

  2. sur la ligne Type de relation, le type de relation par défaut est la relation ‘associée à’. Comme nous souhaitons une relation de type ‘entraine’, il faut la créer. Pour cela, appuyez sur Nouveau ‘New’. Un nouvelle fenêtre de dialogue apparaît, dans laquelle vous pouvez spécifier le type de relation que vous créez. Ici, nous l’appellerons ‘Génère’. Nous vous conseillons de proposer une description assez fine du type de relation la valeur ajoutée d’une recherche peut résider dans l’identification de mécanismes différents entre deux notions. Enfin, il est nécessaire de spécifier le sens de la relation. Celle-ci peut être de trois types: associé à (associative) – qui désigne une relation non directionnelle ; unidirectionnelle (One way) qui désigne une relation à sens unique; symétrique (symmetrical) qui désigne une relation réciproque. Dans notre exemple, nous choisissons le type unidirectionnel (One Way) pour le type ‘entraine’. Cliquez sur OK pour finaliser la création du nouveau type de relation.

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    Remplissez les 3 éléments de la fenêtre de création des types de relation

  3. sur la ligne Vers (To), de la même façon que pour le nœud initial, sélectionnez le noeud ‘Beauté’.
  4. vous pouvez ajouter une couleur pour le noeud afin de repérer dans l’affichage des lignes d’encodage votre noeud relation dans une certaine couleur.

Dès lors, vous avez créé un noeud relation que vous pouvez utiliser pour coder les passages où vous identifiez la relation en question.

Si vous affichez votre écran avec la vue de détail à droite, la description des caractéristiques du nœud relation est incomplète. En particulier le type de relation n’apparaît pas. Cela peut être ennuyeux si vous avez deux types de relations différents entre les même noeuds. Dès lors, il est nécessaire de passer en vue de détail bas – Onglet Affichage (View) du bandeau de navigation, Vue en détail (Detail View), Bas (Bottom) –  pour afficher les caractéristiques complètes.

Passage en vue en détail Bas pour visualiser l’ensemble des caractéristiques du nœud relation

Coder avec les noeuds-relation

Le codage avec les nœuds relation se fait exactement de la même façon que le codage avec les nœuds classiques, soit en glissant un passage de texte sur le nœud relation, soit en effectuant un clic droit puis en sélectionnant le code souhaité. Pour l’ensemble des détail sur la procédure de codage, je vous renvoie au post dédié: http://nerdyscholar.com/2015/11/04/coder-un-document-avec-nvivo/

Comment identifier les relations?

La façon la plus répandue d’identifier les relations reste le lecture des sources. Tout comme pour le codage des nœuds conceptuels, le chercheur pourra au cours de la lecture des sources identifier en balayant les documents, ou en cherchant certains mécanismes de façon spécifique. Toutefois, certains outils facilitent l’identification de certaines relations, comme l’outil requête (Query).

En effet, grâce à l’outil requête d’encodage (que nous aborderons dans un prochain post), il est possible d’identifier les concurrences entre deux codes, les codes à proximité, les codes qui apparaissent conjointement  dans un espace donné, etc. Dès lors, le repérage des ces élément permet de réduire le spectre des lectures nécessaires pour identifier les relations. Attention toutefois car ce repérage ne permet pas de déduire la nature de la relation entre les mécanismes, uniquement les passages où les données peuvent (ce n’est pas toujours le cas) montrer l’existence d’un mécanisme.

Utilisation des passages codés par des relations

Comme pour les codes conceptuel, il suffit de double cliquer sur un nœud relation pour faire apparaitre l’ensemble des passages codés avec ce nœud relation. Cela est particulièrement utile pour sélectionner les verbatim qui permettront d’illustrer une analyse ou pour réaliser un tableau de synthèse exposant l’existence d’une relation. On pourra aussi utiliser les nœuds relations dans les requêtes matricielles pour quantifier les occurrences.

Références:

  • Bacharach, S. B. (1989). Organizational Theories: Some Criteria for Evaluation. Academy of Management Review, 14(4), 496–515.
  • Eisenhardt, K. M. (1989). Building Theories from Case Study Research. Academy of Management Review, 14(4), 532–550.
  • Glaser, B. G., & Strauss, A. (1967). The discovery of grounded theory. Adline.
  • Mbengue, A., Vandangeon-Derumez, I., & Garreau, L. (2014). Construire un modèle. In R. A. Thiétart (Ed.), Méthodes de recherches en Management (4 ed., pp. 334–387). Dunod.
  • Monin, P., Noorderhaven, N., Vaara, E., & Kroon, D. (2013). Giving Sense to and Making Sense of Justice in Postmerger Integration. The Academy of Management Journal, 56(1), 256–284.
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